dimanche 20 janvier 2019


Marronnier de janvier : les vœux.
T’en veux des vœux ? Un peu mon neveu !
Qu’ils soient sincères ou hypocrites,
Qu’ils soient naïfs ou émérites,
C’est un exercice obligé,
Que je me plais à détourner…



Vous pourrez objecter dès lors,
Et vous n’aurez certes pas tort,
En lisant ma version d’iceux :
« Coco, n’est pas Marot qui veut ! »
Merci alors d’être indulgents
Pour ce sonnet inconsistant…






Mon cher confrère, mes chères consœurs,
À celui qui vous donne un œuf
Vous offrez en retour un bœuf
Vous avez la main sur le cœur.
 


Vous êtes sensibles aux bonnes mœurs
C’est bien pourquoi quand vient l’an neuf
Drapés dans vos toges en elbeuf
Vous m’envoyez vos vœux en chœur

N’ayant pas de rancœurs cachées,
Et pas de nœuds à dénouer
Je suis sensible à la manœuvre.

Je ne saurais dès lors faire mieux
Que de vous retourner mes vœux
Et d’applaudir à vos belles œuvres.

dimanche 13 janvier 2019


Je me sens tout petit. Tout petit et excentré. Excentré en ce sens que j’ai l’impression troublante de ne pas être au centre du monde, de ne pas être l’astre de référence autour duquel tout gravite. C’est assez dérangeant comme sensation. Je ne suis pas loin de penser que la grande machine cosmique ne se trouverait en aucun point déstabilisée si je n’en faisais pas ou plus partie. C’est un peu comme si j’étais insignifiant, infime ou inexistant.
J’ai pourtant tous les symptômes de la cénesthésie (c’est un nouveau mot que je viens d’apprendre), de la sensation de ma propre existence. Face au miroir, le tain de la glace ne reflète pas le mur auquel je tourne le dos. Aux toilettes, comme dans la poubelle de la cuisine, je suis à même de constater l’existence de ce que je produis, des déchets la plupart du temps. Si je sors dans la rue et que je viens à croiser ma voisine, elle me salue en m’appelant par mon nom. Et, comme disait Jean-Paul (celui qui n’était pas marié à Simone), nommer c’est faire exister. Du coup, je conjugue à la première personne le verbe être, grâce ou à cause de la voisine mais pas que.
J’existe donc. Au sens étymologique, ex(s)istere, je sors de… Je sors du ventre de ma mère, je sors du lit pour aller travailler, je sors de la maison pour que la voisine me salue, me nomme et me confirme bien que je sors de…, et cætera. Les preuves sont accablantes.
Alors d’où me vient cette impression que ma propre existence, au sens philosophique cette fois, est une infox (celui-là, je le connais depuis quelque temps déjà, ça fait un peu novlangue mais c’est un bon vieux mot-valise bien de chez nous et, rien que pour ça, je l’aime) ? Je crois que c’est une question d’échelle et, comme je l’évoquais tout au début du texte, de système, d’astronomie en fait. Je me trouve malencontreusement, ou pas d’ailleurs, placé à l’interface entre deux mondes. Celui de l’infiniment petit dans lequel je me sens infiniment grand et celui de l’infiniment grand dans lequel, vous l’aurez deviné, je me sens infiniment petit.
Dans le premier de ces systèmes, héliocentré, le soleil c’est moi. Mais, peut-être parce qu’il y fait trop chaud, peut-être parce que je m’y sens un peu à l’étroit, peut-être parce que je laisse autrui dans l’ombre, je ne m’y sens pas particulièrement à l’aise.
Je me sens mieux si je me définis en tant qu’infinitésimale partie du second même s’il y fait plus froid, s’il y a tellement d’espace que je m’y perds et si je n’y fais d’ombre à personne. En contrepartie, mon esprit est un peu flou, j’ai du vague à l’âme.
Alors que faire dans ce monde-là ? De la lumière ? Exploser ? Émettre des photons pour afficher ma photo partout ? Ou bien rester à ma place ? Jouer mon rôle de petit grain de sable insignifiant et pourtant (sans une once de présomption) essentiel sur la plage universelle ?
Je penche pour la deuxième solution et je devrais même, si j’étais un peu moins velléitaire, tenter de contribuer à gripper, quand l’occasion se présente, certaine machine inhumaine aux rouages trop bien huilés.

mercredi 9 janvier 2019


J’ai deux manières de nettoyer ma cuisine : en surface et à fond. Quand c’est à fond, je déplace les objets pour nettoyer dessous et derrière. Et qu’est-ce que je découvre ce matin en manutentionnant ma cafetière ? Un bretzel électrique !
Me revient alors presque instantanément en mémoire un texte écrit il y a plusieurs années déjà et publié dans mes « Chroniques d’une année ordinaire ».
Alors, dites-moi simplement que je cède à la facilité et, promis, je ne le ferai plus mais j’ai eu envie d’exhumer ce texte pour le faire connaître à celles et celui* qui ne le connaissent pas encore en espérant que celles et celui* qui l’ont déjà lu prendront quand même un peu de plaisir à le relire.

* : cher lecteur, puisque je sais que tu existes (voir dimanche 23 décembre 2018), tu connais peut-être déjà ce texte, ou pas. Honnêtement, je ne m’en souviens plus. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de te placer dans les deux catégories. Ne m’en tiens pas rigueur je t’en prie, merci.


Fulrad Krutbur est paysan à Niederoberuntersheim. A la belle saison, il mène ses vosgiennes au vosgeage. Entendez par là qu’il envoie paître ses vaches dans les pâturages des montagnes et qu’il les y accompagne. Sa marcairerie se situe au bout du dernier chemin sur la droite, avant le col. Il n’en a jamais fait un fromage mais il a passé sa vie à traire ses belles en leur caressant amoureusement le pis, à chauffer leur lait, à l’emprésurer avec mesure, à attendre qu’il caille malgré la chaleur, à l’égoutter sans faire le dégoûté, à saler, à démouler, à laver puis à affiner le produit de leurs mamelles.
Mais aujourd’hui, à la bourse de Mulhmar, le cours du munster est plus bas que terre. Fulrad doit se diversifier pour survivre. Il construit un faux chemin défoncé en vrai macadam pour que les faux 4x4 des vrais touristes puissent monter visiter son domaine sans descendre de voiture, leur évitant ainsi de marcher en tongs dans les bouses. Et ça marche ! Jusqu’au jour où un touriste américain procédurier qui avait maculé de boue les pneus de sa fausse Jeep porte plainte pour dégradation de bien privé d’autrui, le cochon ! Le marcaire doit stopper son activité pour se rendre aux convocations de la justice de son pays. Il échappe à une demande d’extradition émanant du gouvernement fédéral américain mais ne peut éviter le verdict de la cour qui le condamne à nettoyer les pneus souillés, ce qui est humiliant mais peu onéreux. Il fait appel, il n’aurait pas du, et se voit cette fois dans l’obligation de faire installer, à la fin du circuit de visite de son exploitation, un tunnel de lavage adapté à tous véhicules, de la voiture sans permis à l’autocaravane, ce qui est humiliant et onéreux.
Voyant ainsi son pot-au-lait se briser, voyant sous ses yeux s’envoler le veau, le cochon, la couvée mais surtout la vache, il s’assied au milieu de son pré et se met à pleurer à chaudes larmes dont l’acidité, due à sa récente consommation excessive de vin blanc du cru, jaunit instantanément l’herbe grasse du pâturage. Les torrents qui se déversent de ses yeux finissent par emporter la terre laissant ainsi la roche à nu. Fulrad a expurgé toute l’eau de son corps, il pleure à sec, les yeux clos. Finissant par relever les paupières, il observe sur le sol une multitude de formes entrelacées dont il connaît les courbes par cœur. Machinalement, il en saisit une qu’il mord à plein dentier. En signe de protestation, ses huit incisives factices se déchaussent et provoquent, au départ de sa mâchoire, une onde de douleur qui parcourt tout son corps. Il observe alors le bretzel qu’il tient encore dans la main et finit par se rendre compte que celui-ci est fossilisé ! Intrigué, il creuse alors la terre un peu plus loin et tombe sur d’autres spécimens qui, s’ils se détachent parfois de la roche, restent pour la plupart intimement liés à la masse.
Il fait part de sa découverte à l’AJGAVHL, l’Association des Joyeux Géologues Amateurs de la Vallée Hop La, dont une délégation se rend rapidement sur les lieux. Incrédules, ils découvrent le fabuleux gisement de bretzels fossilisés que Fulrad a mis à jour. Déblayant la terre sur une surface plus conséquente, ils constatent que cette couche suit rigoureusement les plis géologiques du terrain. Ils n’osent en croire leurs yeux, ils font alors appel à leur copain Yves qui laisse un petit mot à Lucy avant de venir rejoindre ses joyeux amis. Sur place, il confirme leur intuition. Ils tombent tous dans les bras les uns des autres exprimant leur joie à coups de « tzik a tzik a tzik aïe aïe aïe ! » et se mettent à danser en rond sous les yeux éberlués du marcaire. Quand on lui explique enfin les raisons de la liesse générale, il n’a encore aucune idée de l’impact extraordinaire de sa découverte. Le paysan vient de mettre à jour le chaînon manquant de l’évolution géologique de la terre alsacienne ! Les scientifiques se sont longtemps cassé les dents sur cette période manquante du Bretzelien, entre le Fleischnackanien et le Kougelhopfien et lui, Fulrad Krutbur, vient d’apporter la dernière pièce au puzzle !
Les équipes de géologues, paléontologues, et bretzelologues du monde entier arrivent bientôt sur le site et le marcaire ruiné se transforme en homme d’affaires avisé assurant le couvert et le gîte à tous ces scientifiques. Il achète et fait installer le tunnel de lavage, revend le domaine à un gogo bobo et s’offre un pavillon, dans la vallée, sur la façade duquel il fait peindre deux vosgiennes (les vaches) hilares passant chacune la tête dans l’une des deux boucles d’un énorme bretzel fossilisé.
Il meurt un dimanche, à l’heure de l’apéritif, en s’étouffant avec un ridicule petit morceau de la fameuse brioche salée par laquelle tout est arrivé.

En fait, elle est mince la terre les petits amis.